Publié par Analyse
ÉVOLUTION DES INÉGALITÉS EN FRANCE
Auteur : Luc Cerisy
Ce travail vise à donner des clés de compréhension sur l’évolution des inégalités en France, grâce à l’étude et à la vulgarisation des données disponibles en lien avec ce sujet.
Il se construit en quatre chapitres : 1 les définitions issues de [1, 2], 2 l’évolution de la répartition du revenu national [1–4], 3 l’évolution de la répartition du patrimoine [5, 6] et 4 la transmission du patrimoine [6, 7].
DÉFINITIONS
Publié le 6 juin 2026
L'étude de l'évolution des inégalités en France se fera à l'aide de certaines notions qui vont être définies maintenant.
Pour étudier la répartition des richesses en France, il est nécéssaire de définir quoi répartir, et par conséquent connaître la richesse totale produite par le pays chaque année. Or l'INSEE calcule selon plusieurs méthodes le produit intérieur brut, un indicateur économique qui permet d’évaluer la richesse nouvelle produite par un pays. Il représente la somme des valeurs ajoutées brutes nouvellement créées en un an.
Le revenu national brut est quant à lui calculé à partir du produit intérieur brut en tenant compte de la dépréciation du capital (l'usure des équipements et de l'environnement en lien avec la production) et du revenu net du capital et du travail vis-à-vis du reste du monde (intérêts et dividendes versés aux investisseurs français qui détiennent du capital à l'étranger moins ceux versés aux investisseurs non résidents qui détiennent du capital en France). Une fois divisé par le nombre de ménages il est équivalent au revenu primaire brut moyen. Cet indicateur est une estimation de ce que les français ont tiré collectivement de leur travail et de leur capital en un an.
D’autre part, dans ce travail, pour comprendre et suivre l'évolution de la répartition de la
richesse plusieurs indicateurs vont être utilisés.
La figure ci-dessous va servir d'exemple pédagogique pour comprendre la construction des indicateurs de répartition de la richesse.
Elle illustre une répartition aléatoire d'une population fictive de 500 individus selon un critère de richesse lui aussi fictif.
La répartition est donnée avec plus d'individus au centre et moins aux extrémités qui représentent des niveaux fictifs de richesse ou de pauvreté élevés.
Si cette même population est classée par ordre de richesse croissante selon 10 intervalles de richesse avec chaque intervalle contenant un dixième de la population, alors on obtient les déciles qui sont indiqués dans la figure sous forme de délimitations en pointillés.
Le premier décile est un intervalle de richesse qui contient les 10% les plus pauvres tandis que D10 correspond aux 10% les plus riches.
Ces notions de déciles vont être utile pour définir le rapport
qui sera régulièrement utilisé. Il est construit en divisant le revenu moyen de D10 par le revenu moyen de D1 à D5. Celui-ci permet de comparer la richesse moyenne d'un ménage du dernier décile (D10) à la richesse moyenne d'un ménage qui appartient à l'un des 5 premiers déciles qui représentent ensemble la moitié de la population.
Cet indicateur va permettre de mesurer le degré d'inégalité en France et d'observer son évolution.
ÉVOLUTION DES INÉGALITÉS DE REVENUS
Publié le 19 juin 2026
Pour étudier l'évolution des inégalités en France il peut être utile de commencer par observer la répartition du revenu national brut. Celui-ci illustre les écarts de revenus dans le pays avant impôts.
La figure ci-dessous décrit l’évolution de la répartition du revenu national avant impôts par classe sociale depuis le début du XIXe siècle [5].
Une première phase qui s'étend de la révolution française jusqu'à la veille de la Première Guerre mondiale est caractérisée par une forte concentration des revenus avec les 10% du haut de la distribution touchant plus de la moitié du revenu national tandis que les 50% du bas touchent autour de 15%.
Cela représente un rapport
de près de 17 avant redistribution entre les revenus des individus qui font partie des 10% du haut et ceux des 50% du bas de la distribution des revenus comme illustré ici en rouge.
À partir du début de la première guerre mondiale et jusqu'en 1980 une période de transition est observée dans l'évolution de la répartition du revenu national.
Celle-ci est caractérisée par une progression de la répartition du revenu national avec un pic à 23% pour la part du revenu des 50% du bas, 28% pour les 10% du haut et 49% pour les 40% du milieu de la distribution des revenus.
Le rapport
descendant à près de 6, son minimum dans la série de données observées.
Plusieurs facteurs peuvent être mis en avant pour expliquer cette tendance.
Le développement de l'État social et la mise en place de l'impôt progressif ont joué un rôle dans l'évolution de la redistribution en France [5].
En effet, cette période est caractérisée par une montée des dépenses publiques au bénéfice de l'ensemble de la population et particulièrement aux 50% du bas. En considérant les dépenses publiques rapportées au revenu avant impôt, les plus faibles revenus sont les plus grand bénéficiaires.
Cette augmentation des dépenses publiques est illustrée dans la figure ci-dessous.
Les dépenses autres que régaliennes (armée, justice, police, administration) prennent une nouvelle proportion par rapport au revenu national au cours du XXe siècle. L'ensemble des dépenses publiques s'approche en 2020 de la moitié du revenu national.
D'autre part, la liquidation des dettes publiques et des actifs étrangers (biens déténus par la France à l'étranger) a aussi contribué à la redistribution des richesses lors de l’après-guerre [5].
Pour comprendre cette phase de redistribution, il est utile de séparer les revenus du travail et du capital. Le capital étant défini ici comme un stock de richesses accumulés alors que le revenu est considéré comme un flux (ici le revenu annuel est considéré). Les revenus sont ainsi constitués des revenus du capital (interêts, dividendes, loyers ...) et des revenus du travail (les autres revenus, comme les salaires).
Une décomposition du revenu est montrée dans le graphique ci-dessous. Celle-ci comprend à nouveau la part des 10% du haut des revenus par rapport au revenu national auquelle s'ajoute la part des 10% du haut des salaires sur la masse salariale totale.
Celui-ci permet d’observer que les plus hauts salaires sont restés stables sur la période, contrairement aux plus hauts revenus.
La compression des inégalités au cours du XXe siècle en France apparaît ici comme le résultat de la chute des hauts revenus du capital.
L'effet est tout aussi visible si les données sur les 1% du haut de la distribution sont considérées. De fait, les chocs subis par le capital à l'issue des deux guerres mondiales se sont répercutés sur les revenus du capital qui sont largement concentrés dans les hauts revenus.
La troisième période, depuis 1980 jusqu'à aujourd'hui coïncide quant-à-elle avec une augmentation des inégalités et une re-concentration des richesses parmi les 10% du haut de la distribution sans atteindre encore le niveau de concentration observé au XIXe siècle.
L'analyse se poursuit avec l'étude de la répartition actuelle du revenu national.
En France, en 2023, le niveau de répartition du revenu national par classe est illustré dans la figure ci-dessous.
Les 10% du haut de la distribution touchent un revenu avant impôts équivalent à 34% du total tandis qu'ils ne représentent par définition que 10% de la population.
Au contraire les 50% du bas touchent au total 20% du revenu national tandis qu'ils représentent la moitié de la population. Malgré l'écart persistant avec les 10% du haut, cela représente une hausse de 30% par rapport au XIXe siècle.
Pour comprendre la répartition actuelle des richesses il est nécessaire d'étudier la répartition du revenu national au sein des ménage français en tenant compte des prélèvements dont ils s’acquittent et des prestations qu'ils reçoivent. Les prélèvements obligatoires - appelés ici transferts monétaires négatifs - sont les impôts et cotisations sociales effectives reçues par les administrations publiques tandis que les transferts monétaires positifs sont opérés par l'État pour financer par exemple les retraites, les prestations sociales et les services publics.
La figure ci-dessous illustre le poids des transferts négatifs par classe, autrement dit le taux de prélèvements obligatoires par rapport au revenu avant impôts en France en 2018 [2].
Dans cette approche le taux est dégressif, il décroît à mesure que le revenus augmente. Ceci est dû au fait qu'ici l'assurance chômage et les pensions de retraites entre autres sont considérés comme des transferts et non des revenus.
Dans les prélèvements obligatoires sont inclus les taxes sur les produits et la production, les impôts sur les revenus et le patrimoine et les cotisations sociales.
Le poids des transferts positifs par classe (distribués par l'État) est quant-à-lui représenté en vert.
Rapportés aux revenus ils bénéficient davantage aux 50% du bas, puisque les transferts positifs sont relativement uniformes quel que soit le niveau de revenus.
Ils contiennent les transferts en nature individualisables (éducation, santé, action sociale et logement) et des dépenses collectives (justice, armée et autres).
Pour comprendre la redistribution opérée par l'état à travers les transferts mentionnés, il s'agit maintenant d'observer leur impact sur le revenu des ménages par classe.
La répartition du revenu national par classe en 2018 [2] est illustrée ici. Ainsi le revenu primaire élargi des 10% du haut vaut 31.5% (près du tiers) du revenu national ce qui par ménage correspond à un revenu annuel de 134 883€.
Le rapport
vaut 6.4 (135/21) pour le revenu primaire élargi, illustrant le niveau d'inégalité de revenu avant redistribution.
Un niveau comparable est obtenu avec les données du WID (en pointillé) [5] et celles de l'Insee pour le revenus avant impôts représenté par un trait continu blanc sur la figure, malgré une méthode de calcul différente.
Une fois les transferts néfatifs (en rouge) appliqués au revenu primaire, le revenu apres prélèvements obligatoires (PO) est obtenu.
Le niveau de vie élargi est indiqué par la courbe verte, après déduction des PO et ajout des transferts positifs.
Le rapport
passe de 6.4 pour le revenu primaire élargi à 2.7 pour le niveau de vie élargi, illustrant le caractère globalement redistributif des impôts et des transferts.
Cet effet est illustré par le tassement qui s'opère dans la figure entre la courbe blanche et la courbe verte.
Malgré cet effet redistributif, permis grâce à certains impôts progressifs et les dépenses collectives, les inégalités persistent et le système fiscal ne tend pas à les corriger, au contraire il tend à les amplifier.
En effet, par rapport à 2022, en 2023, les inégalités de pouvoir d'achat se sont creusées [9]. Le pouvoir d'achat a diminué de 2.8% pour les 20% du bas et augmenté de 2.7% pour les 20% du haut de la distribution, tandis que dans l'ensemble de la population celui-ci a augmenté de 0.4% en tenant compte de l'inflation. Dans cette étude, les impôts indirectes (TVA etc.) et les transferts en nature non individualisables (police, justice etc.) ne sont pas inclus.
Dans une autre étude [3], les prélèvements obligatoires sont donnés en % du revenu avant impôts. Cette fois, sont ajoutés aux revenus primaires les pensions de retraite, l'assurance chômage et autres revenus de remplacement.
Les revenus de remplacements sont donc considérés maintenant comme des revenus au lieu de transferts monétaire positifs comme précédemment.
L'impôt présenté dans la figure est progressif pour les Français en 2016.
C'est à dire que plus le revenu est élevé plus le taux de prélèvements obligatoires appliqué à ce revenu est important.
À l'exception du sommet de la distribution. En effet, plusieurs études [3,4] démontrent qu'une part de la population, les 0.01% du haut de la distribution des revenus, contribue moins que les autres aux impôts tandis que leur revenus représentent plus de 2% du revenu national.
Alors que le taux de prélèvements obligatoires moyen est de 51%, ce taux chute à près de 25% pour le sommet de la distribution des revenus.
Le système fiscal français échoue à imposer toutes les catégories de revenu à un taux égalitaire en proportion de leur revenu.
Un changement d'échelle permet de comparer cette tendance avec les États-Unis et l'Europe.
Les inégalités par classe et par région du monde sont montrées ici. En 2023, les 10% des plus hauts revenus représentent 34.0% du revenu national en France 38.2%, en Europe et 46.8% aux États-Unis.
Un évolution des inégalités similaire est observé et un découpage en trois phases peut aussi être effectué. Plusieurs observations peuvent alors être tirées de ce graphique.
La première est que la situation de la France est toujours plus égalitaire que celle de l'Europe, et cela encore aujourd'hui. Une deuxième observation est que la remontée des inégalités est commune aux États-Unis et à l'Europe depuis 1980.
La part des 10% aux États-Unis quant-à-elle dépasse l'Europe depuis 1975 et grimpe rapidement pour s'approcher des 50%, un niveau qui serait le plus haut observé sur les deux derniers siècles. Tandis qu'au XIXe siècle l'Europe était plus inégalitaire que les États-Unis.
En revanche, que ce soit en Europe ou au États-Unis les 50% du bas de la distribution des revenus, ont toujours eu un revenu brut moyen au moins 9 fois inférieur à celui des 10% du haut.
En somme la distribution des revenus est plus égalitaire qu'au XIXe siècle, et plus égalitaire en France qu'en Europe et aux États-Unis.
Les inégalités de revenus avant impôts ont diminué grâce à l'impôt progressif et aux transferts en nature et dépenses collectives du système fiscal redistributif français.
En revanche un creusement des inégalités de revenu depuis 1980 à travers l'évolution du ratio
est observé. Cet effet est confirmé par l'Insee en 2023 à travers une étude sur l'évolution du pouvoir d'achat.
Enfin le système français échoue à imposer à un taux égalitaire le sommet de la distribution des revenus qui en représente pourtant une part significative.
Mais alors, pourquoi le système redistributif français échoue-t-il à réduire les inégalités au fil du temps ?
L'analyse de l'évolution des inégalités continue avec l'étude de la face cachée du revenu : le patrimoine.
ÉVOLUTION DES INÉGALITÉS DE PATRIMOINE
Publié le 17 juillet 2026
La répartition du patrimoine joue un rôle clé dans l'évolution des inégalités en France.
Son poids par rapport au revenu national a augmenté depuis 1950 pour atteindre 621% en 2023 comme illustré dans la figure ci-dessous.
Le rapport patrimoine sur revenu national s'approche aujourd'hui du niveau du XIXe siècle.
D'autre part, la part des revenus du capital est passée de 15% du revenu national en 1982 à 27% en 2010 [1]. Par conséquent la part du travail dans le revenu national a été diminuée d'autant.
En d'autres termes la richesse est de moins en moins le fruit du travail et de plus en plus celui de la rente.
Or le patrimoine est inégalement réparti en France comme montré dans le graphique ci-dessous.
Comme pour le revenu, la période de transition entre 1910 et 1980 est caractérisée par une réduction des inégalités de patrimoine en France.
Cette période est aussi caractérisée par l’émergence d'une classe moyenne patrimoniale [5] qui correspond aux 40% du milieu avec un patrimoine proche des 40% du total.
L’essentiel de la baisse de la part des 10% du haut de la distribution des patrimoine (D1) a été capté par les 40% du milieu.
En revanche, à la différence du revenu, les 50% du bas de la distribution des patrimoines n'ont pratiquement jamais rien possédé, leur patrimoine total n'ayant jamais dépassé 10% du patrimoine total alors qu'il représentent par définition la moitié de la population.
Depuis 1980 une concentration supplémentaire du patrimoine s'opère pour atteindre 59.7% du total en 2023 pour les 10% du haut de la distribution et 4.8% pour les 50% du bas.
Les seuils [8] par décile permettent de visualiser les écarts de patrimoine.
Les seuils de répartition du patrimoine en 2024 sont illustrés dans la figure ci-dessous.
En 2024, le seuil des 10% du haut de la distribution des patrimoines nets s’établit à 750 000 euros tandis que les 1% du haut ont un patrimoine supérieur à 2.7 millions d'euros.
La répartition du patrimoine net en 2023 est montrée dans la figure ci-dessous.
Le graphique permet de visualiser l'écart entre la part des catégories de patrimoine dans la population et le patrimoine détenu correspondant.
La moitié du bas de la distribution des patrimoines net détient moins de 5% du patrimoine total.
Pour mesurer le poids des inégalités de patrimoine, une comparaison de l'évolution des inégalités de patrimoine par rapport à celle du revenu peut être faite.
La figure ci-dessous illustre cette comparaison. En 2023, le revenu moyen des 10% les plus hauts est 8.4 fois plus élevé que le revenu moyen des 50% les plus bas. Tandis que le patrimoine des 10% les mieux dotés en 2023 est 61.4 fois plus elevé que celui des 50% du bas.
Le ratio
est de 61.4 en 2023 pour le patrimoine tandis qu'il est de 8.4 pour le revenu avant transferts.
Comme le patrimoine permet de générer des revenus, les inégalités de patrimoine contribuent à l'amplification des inégalités de revenus et par conséquent de niveaux de vie. Il apparaît ainsi que l'État ne parvient pas à corriger les inégalités de patrimoine qui au contraire augmentent au fil du temps, et cela depuis près d'un demi-siècle.
D'autre part pour les 0.001% du haut de la distribution, le patrimoine a été multiplié par plus de 10 depuis 1980 pour atteindre 5% du patrimoine total comme illustré dans la figure.
Cette concentration rapide du patrimoine au sommet de la distribution contribue à l'accroissement des inégalités de revenus.
Dans un contexte d'accroissement des inégalités de patrimoine, comment se situe la France par rapport à l'Europe et aux États-Unis ?
En comparaison avec l'Europe et les États-Unis les inégalités de répartition du patrimoine sont moins élevées en France comme montré dans la figure ci-dessous.
Avec 1% en 2024, il apparaît que la moitié de la population aux États-Unis ne possède rien (un patrimoine par individu négligeable), et n'a jamais rien possédé. Un écart de 10 points est observé entre la France et les États-Unis pour la part des 10% du haut.
En somme, un retour du poids du patrimoine par rapport au revenu national à un niveau proche de celui du XIXe siècle est observé.
Malgré une progression au cours du XXe siècle caractérisée par l’émergence d'une classe moyenne patrimoniale, l'évolution récente témoigne d'une nouvelle concentration dans la répartition du patrimoine depuis 1980.
Cette inégalité qui s'observe à travers le rapport entre les 50% du bas et les 10% du haut de la distribution est proche de 60 pour le patrimoine tandis qu'il est d'environ 8 dans le cas de la répartition du revenu national brut.
Mais alors, l'État peut-il contribuer à réduire la concentration du patrimoine ?
TRANSMISSION DU PATRIMOINE
Publié le 31 juillet 2026
L'héritage est une forme de transmission du patrimoine, sur lequel l'État exerce un contrôle qui peut contribuer à réduire les inégalités de patrimoine.
Pour étudier cela, il peut être utile de définir le flux successoral qui correspond à l'ensemble des transmissions patrimoniales sous forme de donations et successions effectuées chaque année.
Le graphique ci-dessous illustre l'évolution du flux successoral par rapport au revenu national en France.
Une hausse depuis 1950 est observée, pour atteindre 12.5% du revenu national en 2010, et plus de 15% en 2020 [11].
Celle-ci s'explique par l'augmentation du poids du patrimoine par rapport au revenu national, la structure d'âge de la population et l’augmentation du taux de mortalité.
Mais alors, si le flux successoral augmente par rapport au revenu, comment cela se repercute-t-il sur le poids de l'héritage par rapport au patrimoine total ? Autrement dit, de ce que les français possèdent, combien est hérité ?
L'évolution du rapport entre patrimoine hérité et patrimoine total est illustrée dans la figure ci-dessous.
Il suit la tendance d'évolution du flux successoral, avec une remontée depuis 1970, atteignant près de 70% du patrimoine total en 2010.
L'obtention d'un patrimoine en France au cours d'une vie devenant de plus en plus liée à l'héritage et de moins en moins le fruit du travail.
Un des leviers de l'État français pour réduire les inégalités de patrimoine consiste à taxer l'héritage. Quel poids pèse cette taxation par rapport à l'héritage total ?
Le graphique ci-dessous illustre l'évolution du taux effectif d'imposition sur l’héritage déclaré (ensemble du patrimoine transmis et taxable) et sur l'héritage économique total (ensemble du patrimoine transmis).
Alors qu'en France les taux théoriques d'imposition sont élevés en comparaison internationale, les taux effectifs (calculés à partir des impôts réellement perçus par l'État) sont faibles, en particulier en prenant en compte l'héritage économique total.
Pour illustrer cela, en 2006, alors que les 0.1 % des héritages les plus hauts sont taxés avec un taux effectif sur l'héritage déclaré de plus de 30 %, ce taux descend à 10 % si l'héritage économique total est considéré. Autrement dit, les taxes appliquées par l'État le sont sur une assiette fiscale réduite par rapport à l'héritage économique total grâce aux nombreuses exonérations fiscales.
L'écart entre les courbes illustre le succès de l'héritage à échapper au contrôle de l'État. Plus le patrimoine d'un individu est élevé, mieux il échappe aux mécanismes fiscaux qui permettent de le taxer.
Par ailleurs, la population surestime le taux d'imposition effectif sur l'ensemble des actifs transmis qui est proche de 5% depuis plus de trente ans [12], et rejette ainsi les propositions politiques sur le sujet.
Les inégalités dans l'accès à l'héritage comme pour le patrimoine sont plus grandes que les inégalités de revenus.
L’héritage moyen des 0.1% du haut de la distribution des patrimoines représente environ 180 fois l’héritage médian tandis que le ratio entre le revenu du travail moyen des 0.1% du haut et le revenu du travail médian est proche de 10 [11].
Début 2018, 87.1% des héritages sont inférieurs à 100 000 € et 38.7% inférieurs à 8000€ [12].
L'héritage est aussi inégalement réparti entre les catégories d'âge. L’âge moyen au moment de l’héritage augmente fortement : il est d’environ 50 ans aujourd’hui, tandis qu’il était de 40 ans en 1960 et de 30 ans en 1900 [11].
En somme, alors qu'une part croissante du patrimoine est hérité, la taxation de l'héritage, dans sa disposition actuelle, échoue à réduire les inégalités de patrimoine qui au contraire augmentent depuis 1980. Le taux d'imposition effectif sur l'ensemble du patrimoine transmis étant proche de 5%, un niveau insuffisant pour avoir un impact significatif sur la répartition du patrimoine.
[1] Thomas Piketty. Le capital au XXIe siècle. Éditions du Seuil, Paris, 2013.
[2] Insee. Réduction des inégalités : la redistribution est deux fois plus ample en intégrant les services publics. Insee Références, 2021.
URL
[3] Gabriel Zucman. A blueprint for a coordinated minimum effective taxation standard for ultra-high-net-worth individuals. Technical report, EU Tax Observatory, 2024.
URL
[4] Institut des Politiques Publiques (IPP). Quels impôts les milliardaires paient-ils ? Note, Institut des Politiques Publiques, June 2023.
URL
[5] World Inequality Database (WID.world). World inequality database, 2026. Consulté en 2026.
URL
[6] France Stratégie. Peut-on éviter une société d’héritiers ? Note d’analyse 51, France Stratégie, January 2017.
URL
[7] Conseil d’analyse économique. Repenser l’héritage. Les notes du CAE 69, Conseil d’analyse économique (CAE), December 2021.
URL
[8] Thomas Piketty. Une brève histoire de l’égalité. Éditions du Seuil, Paris, 2021.
[9] Insee. Bien qu’atténuées par les transferts sociaux, les inégalités se sont creusées. Insee Analyses, (119), 2026.
URL
[10] Insee. Les montants de patrimoine détenus par les ménages en 2024. Insee Focus, (118), 2026.
URL
[11] Clément Dherbécourt. Fiscalité des héritages : impopulaire mais surestimée. France Stratégie, Note d’analyse, (63), January 2018.
URL
[12] Insee. Enquête Histoire de vie et Patrimoine 2017-2018, 2018. Base de données / Enquête statistique.
URL
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